Le cimetière de mes langues abandonnées

J’admire les polyglottes qui apprennent et cumulent des langues lointaines et fascinantes. Leur détermination me donne envie de redoubler d’efforts et de maîtriser tous les accents du monde. Par contre, peu d’entre eux parlent d’un phénomène bien réel : l’abandon d’une langue.

Coup de cœur passager ou histoire qui n’a pas fonctionnée, je vous partage sans gêne le récit de quelques langues que j’ai essayées… et abandonnées! J’espère ainsi en décomplexer certains et montrer qu’apprendre une langue, ça n’a pas à être pour la vie, et qu’on peut quand même s’amuser et évoluer sans nécessairement atteindre de hauts niveaux de maîtrise. En ce mois d’épouvante, je vous ouvre donc les portes de mon cimetière de langues.

Le portugais

Mon premier contact avec la langue portugaise s’est fait auprès de mes étudiants brésiliens, que j’entendais parler durant les pauses. Langue « cool » par excellence, elle avait pour moi quelque chose de décontracté et d’ensoleillé, avec un bel accent chantant. Un échange linguistique avec un autre professeur de l’école m’avait permis d’acquérir les bases et de découvrir un peu de la culture brésilienne. La langue me semblait facile, surtout après avoir appris l’espagnol, et les sonorités ressemblaient parfois à celles du québécois. Quelques films et chansons plus tard, j’arrivais à balbutier avec fierté quelques phrases avec l’accent de Sao Paulo.

Malheureusement, faute d’interlocuteurs ou d’intérêt à éventuellement visiter le Brésil, j’ai fini par délaisser la langue, ne restant qu’avec quelques notions de base. Je l’ai bien ressortie pour me préparer à mon voyage au Portugal, et j’aime toujours autant sa personnalité forte qui la distingue des autres langues latines, mais elle ne trouvera malheureusement pas sa place dans mon quotidien, du moins pas pour le moment.

Le finnois

Les plus vieux d’entre vous se souviendront d’un temps où les outils de clavardage comme mIRC, ICQ ou Messenger faisaient partie intégrante des interactions sociales. À l’époque, je m’étais liée d’amitié avec des Finlandais que j’avais fini par aller visiter lors d’un premier voyage solo, à 18 ans. J’ai eu la chance de passer le midsommar et d’apprécier le soleil de minuit avec une amie et sa famille (et leurs chiens!) qui m’ont chaleureusement accueillie.

Mon matériel d’apprentissage consistait alors en un livre-cassette que je m’étais procuré tant bien que mal dans une librairie spécialisée de Montréal, le CD du groupe finlandais CMX, et des bande-dessinées achetées là-bas.

Faute de meilleur matériel ou d’interlocuteurs natifs, l’apprentissage de cette langue déjà assez hermétique était un exercice ardu. Devant la difficulté et le peu de progrès, puis avec les contacts moins fréquents avec mes amis virtuels, je suis passée à autre chose.

Le coréen

Étrangement, mon premier contact avec le coréen s’est fait à travers un film d’action dans lequel un terroriste étranger menaçait la vie du président et de son garde du corps. Intriguée par cette langue que je n’avais jamais entendue, j’ai appris mes premiers mots grâce aux vidéos de Sweetandtasty, et je me suis donnée comme défi de commander en coréen dans un restaurant de Toronto. Puis, voulant me faire à l’oreille, je suis ensuite tombée sur mon premier k-movie (100 Days with Mister Arrogant), ne me doutant pas que j’allais rapidement devenir accro à cet univers d’intrigues et de romances.

S’en est suivi alors l’achat de nombreux livres et podcasts, l’écoute de plusieurs séries et une étude assidue de la langue. Pourtant, malgré tous les efforts et les leçons avec une tutrice en ligne, je n’arrivais pas à former mes propres phrases, et la mémorisation du vocabulaire, qui ne m’avait jamais causé problème dans les autres langues, était plutôt difficile. Autour de moi, plusieurs personnes qui étudiaient depuis moins longtemps semblaient progresser plus rapidement. J’ai compris qu’il faudrait sans doute étudier plus sérieusement et me joindre à une école où le programme serait plus structuré, mais mon intérêt à ce moment était déjà en déclin.

C’est sans regret que j’ai plus tard délaissé mon apprentissage, après avoir fait un beau voyage en Corée, découvert une culture fascinante, gagné un concours oratoire et avoir reçu un prix pour mes blogs sur le sujet. Je ne dis pas que je ne reprendrai jamais l’étude de la langue, mais pour l’instant, elle ne s’inscrit plus dans mes activités ou intérêts du quotidien.

Le japonais

Intérêt tout à fait passager, le japonais a su occuper quelques-unes de mes promenades, le temps de cinq épisodes Pimsleur. Simples et amusantes, je n’avais d’autre intérêt pour ces leçons que de passer le temps et de me dégourdir l’esprit. Les sonorités étaient claires et familières et ne nécessitaient pas beaucoup d’effort de ma part. S’en est suivi un peu plus tard l’achat d’un livre de calligraphie pour pratiquer l’écrit. Je connais des gens qui aiment apprendre les salutations de base d’une langue pour ensuite passer à une autre, sans envie de l’approfondir. Apprendre par pur plaisir ou par curiosité, c’est tout aussi valide que de chercher à maîtriser les plus hauts niveaux.

Le mandarin

J’ai souvent eu des étudiants d’origine chinoise dans mes cours de français, et j’ai toujours eu envie de leur témoigner un peu d’attention à l’aide de petites phrases apprises ici et là. Après tout, l’étude du français leur était très difficile et je trouvais pertinent d’en apprendre un peu plus sur la structure de leur langue afin de voir à quel point les deux différaient. Cependant, à part quelques dramas d’époque, mon degré d’exposition au mandarin était proportionnel à mon intérêt. Même si j’admire ces Youtubers qui s’expriment dans cette langue avec une facilité déconcertante, je n’ai jamais cherché à l’approfondir d’avantage, et je ne m’en porte pas plus mal. C’est plutôt vers le cantonais que j’ai décidé de me tourner.

Le maya du Yucatan

Lors d’un court voyage au Mexique, nous avions fait la connaissance d’un gentil chauffeur de taxi qui nous avait conduit dans un village maya afin de voir l’artisanat local. Son épouse étant elle-même issue de cette culture, il nous avait parlé un peu de ce peuple que je trouvais fascinant. Avant d’aller faire la visite, j’avais soigneusement mémorisé dans ma chambre d’hôtel, à l’aide de quelques vidéos de piètre qualité, quelques mots à échanger lors d’éventuelles rencontres dans le village. Évidemment, l’occasion ne s’est pas vraiment présentée. Je crois avoir réussi à dire un timide « merci » qui est passé complètement inaperçu. Inutile de dire que je n’ai pas poursuivi mon étude de cette langue.

Le breton

Je dois dire que lorsque j’ai appris l’existence d’une langue celtique encore parlée dans certaines régions de France, j’ai été très intriguée. À l’époque, je travaillais en collaboration avec des clients bretons fort sympathiques qui partageaient à chaque fois un peu de leur quotidien et de leur bord de mer de Brest. En me familiarisant avec les villes du Finistère dont ils me parlaient, j’en étais venue à m’intéresser lentement à cette région et cette culture. Je m’étais dit qu’un jour, j’irais y faire un petit voyage pour y manger, voir la mer et saluer mes collaborateurs, et que j’arriverais bien à surprendre les locaux avec quelques expressions mémorisées. Évidemment, je n’en fis rien et cette soudaine envie finit par me passer, sans doute accélérée par le début d’un nouvel emploi et de la fin de notre joyeuse collaboration.

Conclusion

Pour certains, apprendre une langue est la clé qui mène à un certain but : un voyage, un nouvel emploi, l’intégration plus facile d’une nouvelle famille ou d’une nouvelle culture. D’autres exploreront des langues étrangères pour le seul plaisir de se mettre en bouche leurs sonorités, d’assouvir une curiosité pour le vocabulaire ou la grammaire, ou de créer un lien avec des étrangers. De mon côté, je suis un peu entre les deux. Il est parfois difficile de dire quelle langue finira par être approfondie et quelle autre finira par être délaissée. Et au final, ce n’est pas bien important.

Même abandonnée, une langue n’est jamais vraiment perdue. Elle nous aura permis de créer de nouveaux liens et référents et de nous faire penser autrement. Elle aura peut-être fait naître de nouveaux intérêts et sert parfois de base à l’apprentissage de nouvelles langues. Qu’elle soit le reflet de coups de cœur cinématographiques ou culturels, vestige de voyages passés, d’amitiés, ou d’intérêts musicaux, une langue est le témoin d’une certaine époque de notre vie où les priorités et les intérêts étaient différents, comme la page d’un album souvenir mental. C’est peut-être la raison pour laquelle j’ai conservé tous mes dictionnaires et livres de langue, comme pour me rappeler d’une époque pas si lointaine ou ces « ottoké », « tudo bem » et « mitä kuuluu » faisaient partie de mon quotidien. Ces langues, je les ai aimées, et le fait que je ne les pratique plus n’enlève rien à leur intérêt.

Quelle langue avez-vous abandonnée et pourquoi?

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