
Cet article détonne avec les autres, me direz-vous. Il faut dire que je m’efforce habituellement de vous parler de langues bien vivantes, et celle-ci ne l’est plus. Mais bon, comme il y a un lien à faire avec la langue suédoise, j’ai pensé que je n’étais pas si loin du thème de ce blog et que ça vous intéresserait quand même.
Des pierres mystérieuses

Lors de mon premier voyage en Suède en tant qu’étudiante de linguistique, notre tuteur principal nous avait amenés dans la ville de Rök, dans la province de l’Östergötland, pour voir de mystérieuses pierres marquées de symboles anciens. L’une d’elles présentait un long serpent tandis que l’autre était couverte d’inscriptions gravées sur toutes ses faces : des runes.
Ces deux pierres datent du 9e siècle. Avec ses 760 caractères, la plus grande est couverte du plus long fragment runique qui existe en Suède, et probablement l’un des plus anciens retrouvés sur ce territoire (la majorité des pierres retrouvées datent plutôt de l’an 1000). Nous croyons que la pierre a été érigée et écrite en la mémoire de Värnad, fils de Varin, un personnage probablement très influent dans la région au 9e siècle, pour pouvoir se permettre un tel hommage. Avec des références à l’empereur de l’Empire roman et ce que certains croient être des fragments perdus de la mythologie nordique, ce texte marque le début de la littérature suédoise. Vous pouvez voir l’ensemble des textes de la pierre ainsi que leur transcription sur Wikipédia.

Qu’est-ce que l’alphabet runique et pourquoi est-il fascinant?

L’alphabet runique était un système d’écriture utilisée par les peuples germaniques du nord de l’Europe. La forme runique la plus ancienne (aussi appelée vieux futhark) consiste en 24 caractères. Certaines formes ont des points communs avec l’alphabet romain (par exemple les lettres r, i et b) et des alphabets méditerranéens issus du vieil italique. Les phrases pouvaient être écrites de gauche à droite ou de droite à gauche (et parfois dans les deux sens!) et ne présentent pas de divisions entre les mots. On croit que l’origine du futhark remonte au premier siècle et que l’alphabet runique a côtoyé l’alphabet latin jusqu’au 14e siècle. L’inscription la plus ancienne retrouvée en Suède date de l’an 400, mais une découverte récente en Norvège (pierre de Svingerud) pourrait être aussi ancienne que l’an 1 de notre ère.
Les runes étaient gravées directement dans la pierre, le bois ou le métal, et plusieurs ont été retrouvées sur des armes, des armures, des objets personnels, des bateaux ou des pièces de monnaie. Cela explique leur forme plutôt angulaire et creusée. Le vieux futhark avait cours sur le territoire scandinave actuel, mais possiblement aussi en Pologne et en Russie.

L’alphabet a ensuite été simplifié à la fin du 8e siècle pour ne compter que 16 caractères, devenant le futhark récent. C’était l’alphabet qu’utilisaient les peuples de Norvège, de Suède et du Danemark au temps des Vikings. Le futhark récent compte les branches longues (en haut sur l’image), utilisées au Danemark, et les runes à branches courtes, utilisées en Suède et en Norvège (en bas). Certains avancent que les runes à branches courtes, par leur simplicité, avaient été créées pour marquer plus facilement le nom du propriétaire sur les objets personnels et les bâtons de bois.
Comment ça se pronconçait?
Les runes sont en fait un alphabet phonétique : chacune a un nom et un son. Elles n’appartiennent donc pas à une langue précise, mais auraient pu être utilisées pour transcrire les sons de différentes langues germaniques. Si vous comprenez l’anglais, ce petit guide vous donnera une idée de la sonorité de chaque caractère, mais comme une vidéo vaut mille mots, je vous invite à regarder ce clip du Dr Jackson Crawford sur le sujet.
Traduire les pierres runiques?
C’est un peu tiré par les cheveux, mais s’il vous vient l’envie de déchiffrer des textes anciens tel un Indiana Jones, voici un petit défi qui pourrait vous intéresser.
- Trouvez une inscription runique très simple en futhark récent (accompagné de sa translitération latine et de sa traduction). Le site Wikipedia est une excellente source, mais les plus aventuriers préféreront d’abord explorer cette carte interactive de Suède, où l’on peut cliquer sur les sites runiques de son choix pour accéder à des photos. Vous aurez ensuite le loisir de rechercher le texte choisi et sa traduction en ligne.
- Familiarisez-vous avec les caractères runiques ainsi qu’avec quelques mots communs, par exemple à travers le site The Wiked Griffin (attention, ce site répertorie les caractères du vieux futhark).
- Faites une translittération des caractères vers l’alphabet latin (associez à chaque rune une lettre de notre alphabet). Vous pouvez utiliser un site comme celui-ci (Lingojam) dans lequel vous collerez le fragment de futhark, ou vous pouvez tenter de le faire à la main à l’aide d’un tableau de concordance (il y en a des complets sur Wikipédia). N’oubliez pas que les mots runiques n’étaient pas séparés les uns des autres et pouvaient être écrits d’un sens comme dans l’autre. Une connaissance minimale d’une langue germanique ou scandinave vous aidera à faire les divisions plus instinctivement. Les runes répertoriées sur le net ont souvent déjà leur translittération latine… n’hésitez pas à les utiliser si vous souhaitez sauter cette étape!
- À l’aide d’un dictionnaire de vieux norrois (Old Norse) comme celui des Vikings de Bjornstad, le dictionnaire Cleasby & Vigfusson ou bien encore celui de l’Université de York, essayez de traduire certains mots.
- Comparez vos trouvailles avec la traduction officielle pour voir si la vôtre concorde.
Pour avoir une petite idée de l’exercice et de sa complexité, ce bloggeur donne un exemple réalisé avec la pierre Jelling.
Attention, cette expérience ne peut être réalisée que pour le plaisir et l’amour des langues car, un peu comme les hiéroglyphes, un même caractère peut signifier différents mots selon le contexte. D’ailleurs, les scientifiques s’entendent rarement sur la signification définitive des runes. Il est donc très difficile de savoir exactement à quoi les sons font réellement référence.
Pour aller plus loin
Voici diverses ressources en ligne qui pourraient vous être utiles si vous souhaitez en savoir plus au sujet de ce mystérieux alphabet.
- Pour les amateurs de linguistique qui ont envie de lecture supplémentaire, cet article approfondi et rigoureux de Ordstirr sur le futhark récent explique en détails les sons des 16 caractères en faisant des liens avec le norrois ancien.
- En français, l’Encyclopédie de l’histoire du monde vous propose des explications complètes sur les différentes formes de runes et leurs orgines.
- Ce petit guide de Helmer Gustavson vous en apprendra plus au sujet des pierres runiques de Rök (en suédois, mais Google le traduit assez bien).
- Apprenez-en plus sur l’emplacement des pierres runiques en Suède grâce au Swedish Heritage Board.
- Une vidéo intéressante du Dr Crawford de l’Université du Colorado explique comment les runes sont passées du futhark ancien au futhark récent. Regardez la chaîne Youtube de ce docteur des langues, qui comprend différentes leçons sur les runes.
- Le site Dcode vous permettra d’encrypter votre nom ou tout message souhaité en futhark ancien.
ᛗᛖᚱᛋᛁ de votre passage sur ce blog et à bientôt!